Mes critiques de films à déguster sans satiété, quelques analyses cinématographiques plus approfondies, ainsi que d'autres gourmandises, littéraires, audio-visuelles et artistiques. Laissez vos commentaires, j'en suis friande! Merci à Vincent Mallié pour le dessin de mon avatar: http://www.vincentmallie.blogspot.com
Spoiler.
Je livre ici une petite analyse de ce grand film avec quelques mises en garde: je n'ai pas vu tous les films de David Lynch et je ne suis pas spécialiste des thèmes qui inspirent ce cinéaste. Je formule donc des propositions d'analyse!
Il s'agit d'une analyse et non d'une présentation du film: cela s'adresse avant tout à ceux qui ont vu le film.
Inland Empire est un quartier de Los Angeles, voisin de terres arides, nous précise la "quatrième de couverture" du DVD. Cela nous évoque aussi le royaume de l'inconscient, de cette partie intérieure, enfouie en nous, difficile d'accès et qui nous gouverne plus qu'on ne veut bien l'admettre. On s'approchera donc de la psychanalyse pour obtenir quelques clés de compréhension.
L'affiche montre deux fois la même femme : dans la partie supérieure, elle est en pleine lumière, sous les feux des projecteurs, elle est blonde et a l'air serein ; on ne voit qu'une partie du visage effrayé de la jeune femme, dans la partie inférieure de l'affiche, et les couleurs sont sombres. Il y aurait donc une dichotomie entre l'apparence de la jeune femme et sa vie intérieure, emplie de peurs. Or, les premières images du film sont obscures: nous y avons donc un aperçu de ce qui peuplerait l'inconscient de Nikki, l'héroïne, la jeune femme de l'affiche.
Ces premières images introduisent aussi un autre thème: les différents niveaux de réalité ou de représentation de la réalité avec des scènes filmées normalement, puis une jeune fille regardant ces mêmes images à la télévision, ensuite une pièce de théâtre, enfin l'univers du cinéma et celui des rêves.
Une longue séquence nous présente Nikki accueillant une nouvelle voisine, une dame un peu étrange vêtue de vert sapin; on verra plus loin l'importance des couleurs. Au mélange des réalités, s'ajoute celui des temporalités: hier, aujourd'hui et demain se confondent désormais. Or, le temps n'existe pas pour l'inconscient. En racontant des contes, l’inquiétante vieille dame, endosse un rôle de conteuse ou de sorcière, un peu à l'image des La Loba qui peuplent Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés. D'une certaine façon, elle pousse Nikki à affronter ses démons, à s'aventurer dans différents niveaux de réalité, qu'il lui faut explorer, afin d'évoluer. En effet, on apprend vers le milieu du film que Nikki a subi, étant plus jeune, une agression sexuelle et qu'elle s'est défendue (ou aurait voulu se défendre) avec acharnement et violence.
Première partie : les différents niveaux de réalité
Nikki se dédouble souvent : cela lui permet de s'observer, de s'analyser et de se comprendre, de la même façon que nous regardons le film en en cherchant les clés. Cela a lieu la première fois lorsque la voisine lui annonce que, le lendemain, elle décrochera le premier rôle qu'elle attend : Nikki se voit alors elle-même, dans ce futur évoqué, sur le canapé situé en face d'elle, attendant avec des amies, le fameux coup de fil. Et hop, nous avons glissé dans l'espace-temps ! Un semblant d'histoire commence alors quand Nikki obtient ce fameux premier rôle pour jouer dans un film racontant un adultère, film dont on apprend qu'il est un remake car le premier n'a pas pu être fini, pour des raisons inconnues. Le mystérieux revient petit à petit, lorsque Nikki se perd entre son rôle et la réalité, et dans ses sentiments, entre ceux pour son mari et ceux pour l'amant du film, sentiments d'abord joués pour ce dernier mais qui se concrétisent peu à peu...
Cette confusion entre les réalités rappelle le deuxième conte de la voisine-sorcière : celui d'une petite fille sur un marché, qui se perd dans l'espace et dans le temps...
Alors que l'on se dit que l'héroïne débloque sérieusement, rien n'est plus aussi certain : au lit avec son amant dans le film, qui l'appelle Sue, comme dans le film, Nikki lui parle d'une scène tournée la veille sans lui, propos inconcevable si les deux amants étaient réellement en train d'être filmés... Or, ils se trouvent dans une pièce sans caméra, une pièce qu'elle retrouvera plus tard, lorsqu'elle se sera aventurée plus avant dans son inconscient. Cette scène ne serait qu'une construction de l'inconscient, à la fois empreinte de désirs et de peurs.
Concernant la pièce de théâtre, étouffante, étrange et absurde, qui apparaît de temps en temps, en plein quiproquo de temps et d'espace, on pourrait proposer qu'il s'agirait d'une mise en abyme ou d'une caricature de la situation que vit Nikki, elle, la femme, vivant entre deux hommes, son mari et son amant.
Souvent, les femmes violées se sentent coupables de ce qui leur est arrivé. Ici, Nikki se voit comme une pute et fait le trottoir avec des copines. On assiste à des représentations incarnées de ses peurs et de ses croyances. Elle se demande aussi, à cause de sa réaction violente et sanguinaire à l'encontre de son violeur, si elle n'est pas une meurtrière. D'où son désir de s’élever, de devenir une star, une étoile parmi des étoiles, un ange et non pas le démon qu'elle craint d'être. Elle meurt d'ailleurs, symboliquement et dans le film tourné par Nikki, ultime mise en abyme, sur une des étoiles pavées des trottoirs d'Hollywood, tel un ange déchu, parmi des sans-logis, d'autres êtres abandonnés et laissés-pour-compte...
A un moment donné, le mari de Nikki, parti en Pologne_ un pays sombre et sordide empli de légendes et de contes, du moins nous est-il présenté ainsi_ dans une des réalités qui s'entrecroisent, entre dans une maison où une jeune fille, blonde comme Nikki, pleure à chaudes larmes. L'homme dit ne pas la voir et rappelle alors le violeur à qui Nikki a arraché un œil. On reste dans le mélange car ici ce n'est pas le violeur mais le mari. En effet, l'inconscient peut faire revêtir d'autres « peaux » à ceux que la conscience ne peut pas encore voir, ne peut pas encore affronter directement.
A demain pour la deuxième partie!
Inland Empire, de David Lynch, avec Laura Dern, Justin Theroux et Jeremy Irons, 2007.