Mes critiques de films à déguster sans satiété, quelques analyses cinématographiques plus approfondies, ainsi que d'autres gourmandises, littéraires, audio-visuelles et artistiques. Laissez vos commentaires, j'en suis friande! Merci à Vincent Mallié pour le dessin de mon avatar: http://www.vincentmallie.blogspot.com
Voilà du cinéma! Du vrai, du travaillé! Des idées, non pas dites, mais mises en images, avec subtilité, pour amener à la réflexion et laisser son cœur "lire" le film.
Avec deux actrices anglaises aussi fameuses que Carey Mulligan et Keira Knightley, on pouvait s'attendre à du lourd. Et l'on n'est pas déçu. Andrew Garfield est également excellent et on a du mal à le reconnaitre (il jouait l'ami de Mark Zuckerberg dans The Social Network). Le sujet et l'histoire sont loin d'être gais, très loin: on se retrouve plongé dans un enfer. Nous suivons la vie de trois personnages, Katy, Ruth et Tommy. Leur école est un pensionnat très strict d'où personne de sort (aucun enfant, tout du moins), où l'on apprend à avoir peur du monde extérieur, à ne pas franchir les barrières entre ce dernier et le pensionnat. Ils sont éduqués et leur santé est très surveillée. Ils savent qu'ils sont spéciaux, qu'ils ont un rôle à jouer une fois adulte; là s'arrête leurs connaissances, jusqu'à ce qu'un professeur estime charitable qu'ils sachent la vérité.
Le malaise planant dès le début se confirme pour se transformer en cauchemar. Ces enfants ne seront adultes que peu de temps, car ils seront rapidement appelés pour faire des dons d'organes. Au moins quatre, si la vie le permet.
Une fois adulte, ils vivotent dans des fermes, attendant leurs 25 ans. Leur seul espoir: une rumeur folle. Si l'on est amoureux, il est possible d'obtenir un délai. L'imaginaire s'emballe. A qui demander? Comment convaincre? On s'imagine alors que les dessins réalisés enfant et sélectionnés pour "une galerie" serviront à sonder leur âme, à savoir s'ils sont capables ou non de mensonge. Et l'horreur continue. Leur venue au monde par clonage se confirme: ils cherchent leurs Possibles (ces êtres dont ils sont issus), les rêvent, puis acceptent l'âpre vérité: leurs Possibles n'étaient pas des gens biens, des gens dont ils puissent être fiers et à qui s'attacher, désespérément.
Ruth s'est accaparé l'amour de Tommy, jalouse de "l'amour véritable", qu'elle a vu naître entre ce dernier et Katy, alors enfants. Never let me go, est une chanson contenue sur une cassette audio offerte par Tommy, et qui bercera Katy des années durant.
Le film est fait de ruptures: après leur vie au pensionnat et leur arrivée à la ferme l'année de leurs 18 ans, nous arrivons au début des années 1990, lorsque les personnages ont 28 ans. Ruth et Tommy, depuis longtemps séparés, ont déjà fait deux dons. Ruth supporte moins bien et souhaite "terminer" lors du troisième. Les euphémismes renforcent l'aspect macabre de leur vie. Tommy est plus en forme. Quant à Katy, elle a obtenu un délai car elle est devenue accompagnante, autrement dit elle tient compagnie aux donneurs.
Ruth veut faire quelque chose de bien avant de mourir: elle veut que Tommy et Katy obtiennent un délai afin qu'ils vivent leur amour, enfin. La visite chez leurs anciennes enseignantes anéantie leur dernier espoir: non, la galerie ne sert pas à sonder leurs âmes mais plutôt à savoir si ils en ont une, ces monstres de la science, et non il n'y a pas de délai, il n'y en a jamais eu.
Ils n'auront eu que le rêve d'une vie, qu'ils auront tenté de nourrir d'amour. Peut-être comme chacun d'entre nous, lorsque la pensée de la mort nous surprend. C'est la condition humaine qui subtilement mais en profondeur, nous travaille dans ce film.
Nous, qui les suivons dès leur enfance, nous sommes attachés à eux et leur humanité remise en question nous bouleverse. Et on ne comprend pas. On est enfermé avec eux dans les hôpitaux, face à la mort, voyant leurs rêves brisés, à peine adultes. Leur bracelet ridicule, qui surveille leurs allées et venues, ne devrait pas les empêcher de s'enfuir, de casser leur prison. Aucun rêve de fuite ... Nous sommes bouleversés au-delà des mots, face à leur acceptation de leur destin, à leur inertie, face aux barrières, à leur absence de révolte.
Enfin, vient le vertige. La manipulation mentale a eu lieu sous nos yeux. Nous y avons été plongé malgré nous mais le jeu en valait la chandelle. L'être humain nous apparaît si fragile car influençable. Ce film appelle à une vigilance continuelle, à une réflexion sur l'éducation, sur notre vie, sur nos responsabilités. Les enseignantes n'étaient-elles pas aussi prisonnières de l'idée selon laquelle les enfants n'étaient pas tout à fait humain? C'était leur seule possibilité pour rester en poste, pour accepter d'éduquer des êtres destinés à être charcuté. Douter de l'humanité de l'autre, c'est la porte à toutes les actions inhumaines (voir aussi Vénus noire). En serions-nous réellement incapables de nos jours?
Le dernier plan montre Katy face à un champ, entouré de barbelés. Elle nous convie à sa réflexion, nous inscrit dans ses propres peurs: en quoi la vie des autres est-elle différente de la sienne? N'y a-t-il pas chez tout le monde ce sentiment d'inachèvement à la fin de cette vie dont nous ne comprenons rien? En quoi la vie de Katy est-elle si différente de la notre?
Adapté du roman éponyme de Kazuo Ishiguro, qui a ici signé le scénario.
Réalisé par Mark Romanek avec Carey Mulligan, Andrew Garfield, Keira Knightley, 2011.